Piétonnisation des berges : les bons et les mauvais arguments

Piétonnisation des berges : les bons et les mauvais arguments

Le débat sur la piétonnisation des berges s’enflamme. Toutefois, certains arguments sont inexacts et c’est dommage. Nous vous proposons une synthèse sur le sujet.

Mais commençons par un premier point, essentiel : une pétition « anti-piétonnisation » a été publié dans un journal de droite, la piétonnisation des berges est proposée par une maire de gauche, mais ce n’est pas une querelle politicienne. L’association Respire, qui a initié cette pétition est totalement apolitique, et tient à le rester. L’enjeu est également apolitique: il s’agit de lutter contre la pollution de l’air et les 48000 morts prématurées en France qu’elle cause chaque année.

C’est un objectif sur lequel chacun peut s’accorder, quel que soit son bord politique, même si on peut se disputer sur le meilleur moyen d’y parvenir.

Une fois cela posé, nous pouvons entrer dans le texte de la pétition relayée par le Figaro. Il invoque 5 refus.

Le premier est “Refus de l’image caricaturale projetée par la maire et ses soutiens à l’encontre de l’automobile. Se déplacer en voiture, ce n’est pas forcément être un beauf tout droit sorti des caricatures de Cabu et recherchant la toute-puissance au volant de sa voiture.”

Sans avoir étudié les œuvres intégrales d’Anne Hidalgo, il ne semble pas qu’elle ait jamais tenu un tel discours. En tout cas, à Respire, nous ne sommes pas contre les automobilistes mais contre les voitures polluantes, ce qui n’est pas du tout la même chose. En fait, nous cherchons aussi à protéger les automobilistes parce que ce sont eux qui sont le plus exposés à la pollution de l’air : les pollueurs sont aussi les pollués. Par ailleurs, nous savons bien que la quasi-totalité des Français sont aussi, au moins occasionnellement, des utilisateurs des voitures. Jamais nous n’opposons citoyen à automobiliste parce que nous savons bien qu’ils sont une et même personne.

Le deuxième est « Refus des affirmations gratuites sur les ravages supposés de la pollution, et surtout de l’incapacité à établir scientifiquement le lien entre politique de réduction des voies de circulation et le niveau de pollution observé à Paris. ».

C’est le point le plus choquant du texte, c’est aussi celui le plus important. Car les ravages de la pollution de ne sont pas « supposés » mais bien réels. Dans les faits, la science est terriblement claire. L’Organisation mondiale de la santé, dépendant des Nations Unies, évalue le bilan de la pollution de l’air à 7 millions de morts par an. En France, une étude récente de Santé Publique France – la plus haute institution française sur le sujet- a publié une étude qui évalue à 48 000 morts prématurée par an le bilan de la pollution de l’air (qui n’est pas seulement d’origine automobile). Est-ce une affirmation gratuite ? Non, c’est un problème vital.

Le texte cite ensuite une étude d’AirParif (autorité scientifique sur cette question), mais à contresens. Voici donc la citation originale d’AirParif, in extenso.

“La baisse du trafic routier (-15%) sur la période [2002-2012], notamment liée aux aménagements de voirie, a un impact positif sur la baisse des émissions de polluants et des concentrations avec néanmoins des reports essentiellement sur des axes secondaires, et une diminution de la vitesse d’environ 2 km/h dans Paris (de 19 km/h à 17 km/h). Pour les Parisiens, ces mesures ont permis à 24000 personnes pour le dioxyde d’azote et 170 000 personnes pour les particules PM10 de ne plus être exposées à des niveaux au-delà des règlementations annuelles (soit 1% des Parisiens pour les dioxydes d’azote et 8% pour les particules).

C’est pourtant clair !

Troisième refus : « Refus de voir les temps de trajets encore allongés au regard de l’impact, avéré celui-là, sur le niveau des embouteillages (+22% aux heures de pointe entre 2010 et 2015) et la vitesse de déplacement dans la capitale (-10% entre 2001 et 2012). »

Difficile de retrouver la source de ces chiffres, mais on ne va pas pinailler ici. C’est vrai, il est prévu des embouteillages.

Combien ? C’est une question très technique à laquelle personne n’a encore de réponse, car elle en jeu un phénomène scientifique contre-intuitif, appelé évaporation. En quelques mots : lorsque l’on diminue le nombre ou la dimension des voies de circulation, une partie du trafic se reporte sur les autres axes, causant parfois des embouteillages, mais une partie aussi disparaît progressivement : elle s’évapore. En fait, elle est absorbée par les autres modes de transports (transports en commun, vélo, marche, etc.) ou par des adaptations comportementales (autres itinéraires, autres horaires, autre organisation de la journée, etc.). Les études montrent que tel est le cas dans des opérations similaires à Séoul, à Portland, à San Francisco, à Nantes, à Lyon, à Rouen, … Il est très probable que cela sera également le cas pour la rive droite à Paris ; l’étude des conséquences de la fermeture de la rive gauche va dans ce sens. Mais il reste à mesurer l’ampleur de ce phénomène que personne n’est capable d’évaluer a priori. Cette évaporation sera-t-elle plus ou moins forte ? Permettra-t-elle d’éviter les congestions indésirables ? Des études scientifiques solides sont indispensables pour trancher et apporter à ce débat la sérénité qui lui est nécessaire.

Mais dans le fond, est-ce que quelques minutes d’embouteillages valent toutes les vies qui seront sauvées, chaque année, par la diminution de la pollution ? Posez-vous la question : combien de temps êtes-vous prêts à donner pour sauver une vie. 5 minutes ? 10 minutes ? Et pour 100 vies ?

Le quatrième point mentionne un « Refus d’une gouvernance pseudo démocratique qui ne prend en compte les consultations citoyennes qu’à condition qu’elles soient favorables aux décisions des édiles : plus de trois quarts des contributeurs à l’enquête publique conduite au début de l’été (219 sur 287) ont émis un avis négatif sur le projet. »

Quelle est la valeur démocratique de 219 avis sur 2,2 millions d’habitants ? La maire a été élue à la majorité absolue, avec sur son programme cet engagement clair. La démocratie représentative (avec un mandat) est le socle de notre système politique ! Mais il est vrai, aussi, que la commission d’enquête a émis un avis défavorable, c’est pourquoi, à Respire, nous pensons qu’il serait préférable d’organiser une nouvelle forme de consultation, de débat ou de discussion, ou au moins un point d’étape avec une évaluation des résultats.

Dernier point : « Refus, enfin, de voir l’équilibre d’ensemble de l’Ile-de-France sacrifié aux intérêts des seuls Parisiens – des arrondissements centraux de préférence. »

C’est plus une accusation plus qu’un argument : une variation sur le thème d’écologiste = méchant bobo. Ce n’est pas très cohérent : un jour ont dit que ça va faire d’horrible embouteillages dans les arrondissements centraux, et un autre jour ont dit que c’est eux qui vont en profiter. Et, encore une fois, la pollution touche les riches et les pauvres, d’une coté et de l’autre du périphérique !

Discutons donc d’une idée qui n’est pas invoquée dans le texte, mais qui revient souvent ailleurs : il aurait fallu commencer par améliorer les transports en communs, en particulier entre Paris et la banlieue, avant de fermer la voie des berges. La piétonnisation reviendrait en quelque sorte à “mettre la charrue avec les bœufs”.

C’est une fausse bonne idée. Parce qu’on ne peut pas attendre qu’existent des transports en commun parfaitement efficaces, ouverts 24/7, sécurisés, non saturés, qui arrivent à l’heure, etc., Cela n’arrivera malheureusement pas avant longtemps.

Par ailleurs, Valérie Pécresse, présidente de la région île-de-France, a annoncé un programme ambitieux et bienvenu sur ce thème. Quant à la mairie, elle finance d’ores et déjà de nombreux projets : selon les chiffres officiels, l’offre métro a augmenté de 9% entre 2004 et 2014. L’offre du RER A augmenté de plus de 10% sur la même période. Et l’offre du réseau de surface (bus et tram) a augmenté de 19% entre 2004 et 2015… C’est encore trop peu et trop lent. Mais tout cela va dans le bon sens. Il ne faut pas se croiser les bras en attendant !

Pour conclure, j’aimerais rappeler ce point : les débats s’enflamment, mais il ne faut pas tomber dans la vindicte ou l’hostilité. Ni dans les attaques politiciennes. L’un des points au coeur de notre pétition, c’est aussi de construire une ville agréable à vivre. Une ville que l’on aime, où l’on se sente bien, et où l’on puisse vivre tous ensemble.

Aimons Paris !

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8 Comments on “Piétonnisation des berges : les bons et les mauvais arguments

  • La circulation se reporte devant chez moi et autour de l’école de mes filles. Le trafic se reporte sur le bd Saint Germain, la rue Saint Dominique et toutes les petites rues autour. Votre projet est dramatique pour nous. Si un accident de la circulation arrivait à mes filles dans mon quartier qui était si calme avant, je vous tiendrai directement responsable et n’hésiterai pas à engager votre responsabilité et celle de la mairie de Paris. Je travaille toute la journée, je n’est pas besoin de me promener. Vous avez gâché ma vie!

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  • Bonjour.
    Je suis un ancien parisien, et je retourne régulièrement à Paris où je me déplace exclusivement à vélo, et j’ai ainsi pu faire la différence entre la violence et la pollution automobiles parisiennes et le relatif calme des rues, avenues, boulevards toulousains. J’ai cherché à signer votre pétition sur change.org, mais, contrairement à celle d’Eva Joly, la vôtre exige une « inscription » à ce site, que je refuse… (Ce qui explique peut-être le relativement petit nombre de signataires – 4700)

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  • Dommage que vous ne mettiez pas les liens des sources de vos chiffres. Il serait plus aisé de les vérifier.

    Pour ce qui est des embouteillages. Je trouve votre approche malheureuse, cette comparaison entre quelques minutes et des vies sauvées, pour se faire une idée, j’ai longtemps habité en banlieue. Lorsqu’il n’y a pas de trafic c’est 30 min pour arriver à Paris et se garer. Lorsqu’il y en a on monte facilement à 1h30. Ce qui donne pour une personne qui travaille 3h par jour, tous les jours, bout à bout, c’est une vie dans la bagnole . J’ai parfois fait ce trajet entièrement en transport en commun, c’est 2h de trajet (bus puis train, puis train) .
    Je suis 100% pour des voies piétonnes, mais la réduction des voitures s’accompagne de bien plus: amélioration des transports, hub parking Metro, travail facilite à domicile ou dans des espaces de coworking proches… Il y a beaucoup à mettre en avant pour faciliter la vie de tous et aider à cette évaporation des voitures justement.

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  • Si « Respire, nous ne sommes pas contre les automobilistes mais contre les voitures polluantes, ce qui n’est pas du tout la même chose. » Alors pourquoi ne pas laisser les voies sur berges en accès seul aux véhicules propres ? Ca aurait sans doute motivé les gens coincés en haut à changer… mais Mme Hidalgo préfère les images d’Epinal et les touristes aux Parisiens et banlieusards… donc vive Paris Plage toute l’année, ça fait ss doute un plus joli clip pour les jeux olympiques (il faudrait par ailleurs rappeler à la Mariie qua dans le clip I Love Paris, il y a une 2CV… véhicule interdit…).

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  • Les voies sur berge sont un axe que les autorités peuvent contrôler pour l’évacuation rapide de blessés nombreux, en cas de catastrophe naturelle ou anthropique ou d’attentat. Comment expliquer aux victimes et à leurs familles qu’elles n’ont pas pu être secourues (à temps) parce que les ambulances étaient prises dans les embouteillages ?

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  • Par ailleurs, je conçois qu’on parle d’accroissement ou de raccourcissement de l’espérance de vie… mais « sauver des vies » ne veut rien dire. Il serait par ailleurs interessant de mettre en parallèle les maladies liées au stress des embouteillages (et à leur accroissempent), combien de ses 48,000 morts prématurés présumés sont malades d’autres choses qui les auraient tué de toutes façons à plus ou moins court terme (etcombien passent par les alentours des voies sur berges, sans doute pas 48,000), combien sont eux mêmes des automobilistes (auquel cas présumés adultes et capable de chosir pour eux même à quels risques ils veulent se soumettre, personnellement entre l’air du métro et celui de la surface, j’ai choisi)… etc. Qaund on veut tuer son chien, on l’accuse de la rage. La voiture a combustion interne n’est pas la panacée, mais le temps qu’on la remplace, Paris sera devenu une immense voie piétonne à touristes… Paris ne doit pas mourtir comme Venise. Pour rester en vie, il faut que les gens qui bossent puisse CIRCULER !

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